Paradis pour certains, enfer pour d'autres : ce que quatre ans au Cambodge m'ont appris sur la manière d'en parler
Le Cambodge tel qu'il est. Pas tel qu'on vous le vend, ni tel que la frustration vous le fait paraître.
Ça fait des mois que je n’ai rien publié ici.
Ce n’était pas un manque de temps. Ce n’était pas un manque d’idées non plus. C’était quelque chose de plus difficile à admettre : j’avais besoin de me taire. Parce que j’ai fini par réaliser que certains de mes articles précédents étaient davantage le reflet de mes humeurs du moment que d’une analyse posée du pays dans lequel je vis.
Et c’est justement de ça dont je veux vous parler aujourd’hui.
Si vous me lisez depuis le début, vous avez croisé deux versions de moi. Un Pierre-Olivier enthousiaste, un peu trop même, qui voyait dans le Cambodge un terrain de jeu économique à peine effleuré. Puis un Pierre-Olivier plus amer, plus sec, plus rapide à pointer ce qui ne va pas. Les deux étaient sincères. Aucun des deux ne montrait le pays tel qu’il est réellement.
Avant de reprendre le fil de ce blogue, je vous dois une remise à niveau honnête. Sur moi, sur ce que j’ai appris, et sur la manière dont je compte écrire à partir d’ici.
Les trois phases
Je connais très peu d’expatriés à long terme au Cambodge qui ne sont pas passés par les trois mêmes phases. Et j’ai discuté avec beaucoup de monde.
La phase lune de miel. Vous arrivez, et tout vous émerveille. Le soleil, les sourires, les prix, l’énergie des rues de Phnom Penh, l’impression que tout est possible ici, tout de suite, à des conditions qu’aucun pays occidental ne vous offrira. J’ai écrit plusieurs articles dans cette phase. Je les relis aujourd’hui avec une certaine gêne — non pas parce que ce que je disais était faux, mais parce que je ne disais qu’une moitié de la vérité.
La phase d’amertume. Au bout d’un an, la poussière retombe. Vous commencez à voir ce que vous ne vouliez pas voir. La conduite, les ordures, la corruption ordinaire, l’arbitraire administratif, la malhonnêteté de certains interlocuteurs qui vous ont souri la semaine d’avant. Là encore, j’ai écrit dans cette phase. Et là encore, je ne disais qu’une moitié de la vérité — l’autre moitié.
La phase d’équilibre. C’est de celle où j’écris aujourd’hui. Elle n’est pas arrivée d’elle-même, comme une sagesse qui se serait installée pendant la nuit. Elle est venue d’une prise de conscience assez simple : la négativité dans laquelle je m’enfonçais devenait incompatible avec le fait de me projeter au Cambodge à long terme. On ne peut pas construire une vie dans un pays qu’on passe ses journées à détester.
J’ai fini par admettre que j’étais devenu beaucoup trop négatif. Que tout n’était pas si mauvais. Que le positif de la phase lune de miel — le soleil, l’énergie, la liberté, la générosité des gens — n’avait pas disparu. Il était toujours là. C’est moi qui avais cessé de le voir.
Puis, peu à peu, je me suis rappelé toutes les rencontres que j’avais faites au fil de mes années ici. Des gens en or — cambodgiens et étrangers — animés par un désir sincère de contribuer au développement du pays. Des gens avec qui je partage des valeurs similaires, et que j’avais fini par perdre de vue à force de m’enfermer dans ma frustration. J’ai compris que c’est vers eux que je devais me tourner. Ça m’a permis de sortir de l’isolement dans lequel je m’étais enfoncé, de recommencer à m’impliquer au sein de la communauté d’affaires, et de réaliser qu’en travaillant ensemble, nous aurions de bien meilleures chances de faire avancer les choses dans la bonne direction.
C’est de cette troisième place que je reprends la plume. Et c’est aussi pour cette raison que je me suis tu pendant plusieurs mois : je ne voulais plus écrire depuis les deux premières.
Ce qui a brisé le charme
Je pourrais vous donner dix exemples. Je vais vous en donner un seul, parce qu’il suffit.
On m’avait offert un poste de CEO dans une société de développement immobilier cambodgienne. La présidente était une Cambodgienne ayant vécu aux États-Unis pendant plus de vingt-cinq ans. Je l’avais connue avant qu’elle me propose le poste — elle m’avait été présentée par l’entremise d’un ami cambodgien, et j’avais eu l’occasion de la côtoyer à plusieurs reprises. À première vue, elle semblait partager des valeurs similaires aux miennes. Ayant passé autant d’années en Amérique, elle me faisait miroiter qu’elle travaillait davantage à l’occidentale qu’à la cambodgienne — ce qui m’avait mis en confiance.
Je savais, au moment d’accepter, que je n’avais pas l’expérience pour ce rôle. Mais j’étais jeune, affamé, et le défi me séduisait. J’ai dit oui.
Pendant plusieurs mois, tout se passait bien. Jusqu’à un matin où on m’a appelé dans son bureau pour signer des documents. Trente-cinq millions de dollars de ventes de propriétés. Des transactions dont on ne m’avait jamais parlé en tant que CEO — ni en réunion, ni en passant, ni dans un courriel. Ni mon équipe, ni ma patronne ne m’en avaient soufflé un mot avant ce matin-là.
J’ai posé des questions sur la conformité de l’opération. Sur ce qu’on avait vérifié concernant l’investisseur. Sur la documentation qui aurait dû exister et que je n’avais jamais vue.
Ma patronne m’a fait comprendre, avec un mélange d’impatience et de condescendance, que je posais trop de questions. Que je devais signer. Que ce n’était pas mon rôle de comprendre ce que je signais.
J’ai compris à ce moment-là ce qui se passait. Elle encaissait l’argent. Je portais la responsabilité légale. J’étais le pare-chocs juridique du montage.
J’ai quitté l’entreprise le jour même.
Je n’écris pas cette histoire pour me donner le beau rôle. Je l’écris parce que j’étais exactement le profil d’expatrié naïf dont je parle aujourd’hui avec recul. J’avais accepté un rôle que je savais être au-dessus de mes compétences parce que l’opportunité brillait trop fort pour que je la refuse. Si au Cambodge une opportunité paraît trop belle pour être vraie, elle l’est presque toujours. Je l’ai appris à mes dépens. Beaucoup d’autres, moins chanceux que moi, l’apprennent par une perte financière, un procès, ou pire.
La mise en garde qu’on ne vous fera jamais
L’histoire que je viens de vous raconter impliquait une femme d’affaires cambodgienne. Il serait tentant d’en tirer une leçon sur la prudence à exercer envers les locaux. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Parce que s’il y a une mise en garde que personne ne vous fera au Cambodge, c’est celle-ci : méfiez-vous tout autant de vos compatriotes.
Quand on arrive dans un pays étranger, l’instinct le plus naturel est de faire confiance aux gens qui partagent notre passeport. C’est culturel, c’est linguistique, c’est rassurant. C’est aussi une erreur.
Le Cambodge attire, parmi les étrangers qui s’y installent, un important pourcentage de personnes que vous traverseriez la rue pour éviter dans votre pays d’origine. Des gens qui sont venus ici précisément parce que les règles sont plus molles, la surveillance plus faible, les conséquences plus lointaines. Pas tous, loin de là. Mais suffisamment pour que vous ne puissiez pas vous permettre de baisser votre garde sous prétexte qu’une voix vous parle dans votre langue maternelle.
Laissez-moi vous raconter un cas que j’ai vu de mes propres yeux impliquant des gens de ma propre nationalité.
Un Canadien possède un resort au Cambodge, en partenariat avec un compatriote resté à l’étranger. Les deux sont censés partager les coûts de développement à parts égales. Sauf que, sur le terrain, le partenaire sur place a une méthode bien à lui. Il demande un devis à une entreprise locale — disons, pour la construction d’une piscine. Puis il double le montant avant d’envoyer la facture à son associé à l’étranger. L’associé paie sa moitié — qui est en réalité la totalité du coût réel.
Cette magouille dure depuis des années. L’associé à l’étranger n’en sait rien. Il fait confiance à son compatriote.
Je n’ai jamais été témoin, dans mon pays d’origine, d’autant de comportements malhonnêtes entre Canadiens que j’en ai vus ici au Cambodge. Ce n’est pas un jugement sur les Canadiens. C’est un constat sur ce que la distance, l’impunité relative et l’absence de réseau social commun font à certaines personnes.
Faites vos vérifications. Sur tout le monde. Locaux, étrangers, compatriotes, inconnus, amis d’amis. Si quelqu’un refuse d’être vérifié, ou se vexe que vous le demandiez, vous venez d’obtenir votre réponse.
Trois postures pour bien arriver au Cambodge
Si je devais résumer ce que quatre ans ici m’ont appris sur la bonne manière d’être étranger dans ce pays, je le ramènerais à trois mots. Humilité. Patience. Honnêteté.
Humilité. Vous allez être choqué. Par la conduite, par les déchets, par les feux qui brûlent à côté des écoles, par les hommes qui urinent contre les murs en plein jour. Je l’ai été. Tous les Occidentaux que je connais l’ont été. La question n’est pas d’être choqué ou non — la question est ce que vous en faites.
J’ai vu trop d’étrangers transformer leur choc en mission de réforme. Expliquer aux Cambodgiens comment faire les choses correctement. Corriger les comportements en public. Se positionner comme des éducateurs bienveillants d’un peuple qui, selon eux, ne sait pas encore vivre proprement.
Imaginez un étranger qui débarque chez vous et qui, dès la première semaine, vous explique tout ce que vous faites mal dans votre propre maison. Vous l’écouteriez? Bien sûr que non. Vous l’enverriez promener. Les Cambodgiens sont polis — ils ne vous enverront pas promener — mais l’effet est le même : vous venez de vous disqualifier comme interlocuteur.
La bonne posture est l’inverse. Soyez l’exemple de ce que vous voulez voir, sans le commentaire qui va avec. Apprenez quelques mots de khmer. Apprenez les coutumes avant de les juger. Gagnez le droit d’avoir un avis avant d’en donner un. C’est long, c’est frustrant parfois, mais c’est la seule voie par laquelle un étranger peut finir par être écouté ici.
Patience. Le Cambodge semble offrir, dans les premiers mois, une densité d’opportunités qu’aucun pays occidental ne vous offrira jamais. C’est en partie vrai. C’est aussi en partie une illusion d’optique.
Avant de vous engager dans quoi que ce soit — un investissement, un partenariat, une entreprise, un achat immobilier — prenez le temps de comprendre comment le pays fonctionne réellement. Pas comment les brochures le décrivent. Pas comment les créateurs de contenu vous le vendent. Comment il fonctionne pour vrai, dans les bureaux, dans les salles de réunion, dans les négociations derrière les portes fermées.
Les opportunités qui vous paraissent irrésistibles au troisième mois sont souvent celles qui vous briseront au neuvième. Mon histoire avec la société immobilière en est un exemple parmi d’autres. Les vraies bonnes opportunités, elles, ne disparaîtront pas parce que vous avez pris six mois supplémentaires pour les évaluer. Et si elles disparaissent, c’est que ce n’en étaient pas. Connais le jeu avant d’y jouer.
Honnêteté. C’est ici que je vais perdre quelques lecteurs, et j’en assume la conséquence.
Le Cambodge souffre, depuis longtemps, de deux récits également inutiles. D’un côté, les détracteurs faciles qui le décrivent comme un repaire de criminels, un pays dangereux, un trou infréquentable. De l’autre, les promoteurs enthousiastes qui le décrivent comme la huitième merveille du monde, la nouvelle Singapour, l’eldorado imminent.
Les premiers font du mal au Cambodge, c’est évident et personne ne les défend ouvertement. Mais les seconds lui font du mal aussi — et j’ai mis du temps à comprendre pourquoi.
Les promoteurs enthousiastes partent, la plupart du temps, d’une bonne intention. Ils aiment le pays. Ils veulent qu’il réussisse. Ils pensent sincèrement l’aider en vantant ses mérites sur YouTube, sur LinkedIn, dans des articles qui ne pourraient pas être plus élogieux s’ils avaient été commandés par le ministère du Tourisme.
Sauf que voilà le problème. Le type d’investisseur et d’entrepreneur dont le Cambodge a absolument besoin en ce moment — l’opérateur sérieux, expérimenté, avec du capital réel et une discipline analytique — est précisément celui qui est allergique à ce genre de discours. Les gens sérieux reconnaissent la propagande à des kilomètres. Quand ils la détectent, ils ferment l’onglet et passent à autre chose. Ils ne prennent pas le temps de trier le vrai du faux : ils présument que si le ton est à la vente, l’analyse ne vaut rien.
Ce qui veut dire, concrètement, que les promoteurs bien intentionnés qui voulaient aider le Cambodge à attirer des investisseurs sérieux font exactement l’inverse. Ils repoussent les bons et attirent les naïfs. Les naïfs perdent de l’argent. Ils rentrent chez eux en racontant des histoires d’horreur. Le récit « Cambodge dangereux » se renforce. Et la boucle se referme.
Aimer un pays, c’est accepter de dire la vérité à son sujet. Y compris la vérité qui fait mal. Y compris la vérité qui fait fuir à court terme les enthousiasmes faciles, parce que c’est exactement cette vérité qui fera venir, à moyen terme, les gens capables d’aider ce pays à devenir ce qu’il peut être. Tout le reste est un désservice déguisé en loyauté.
Ce que vous pouvez attendre de moi à partir d’ici
Je reviens à l’écriture avec la tête plus froide et la main plus ferme. Les articles que vous lirez à partir de maintenant porteront, comme avant, sur les affaires, l’investissement et la vie au Cambodge — mais avec un filtre que je n’avais pas complètement avant.
Si vous cherchez quelqu’un qui vous vendra du rêve, vous trouverez sans difficulté des dizaines de créateurs très heureux de vous en vendre. Ce n’est pas ce que vous trouverez ici.
Si vous cherchez quelqu’un qui vous dira que le Cambodge est un trou à fuir, vous en trouverez aussi. Ce n’est pas ce que vous trouverez ici non plus.
Ce que j’écris à partir d’ici, c’est le Cambodge tel qu’il est. Les opportunités et les pièges. La beauté et la friction. Ce qui fonctionne vraiment et ce qui ne fonctionne que dans les pitchs de vente. Paradis pour certains, enfer pour d’autres — et je vais continuer à vous aider à comprendre de quel côté vous tomberiez, vous, si vous décidiez de venir.
Merci d’être encore là après ce long silence. Ceux qui sont restés sont exactement les lecteurs pour qui j’écris.



